TON LIVRE OVNI : FRANÇOIS

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Cette catégorie de blog est destinée à toi, que tu sois lecteur, blogueur ou professionnel des métiers du livre, pour que tu mettes en avant CE livre qui sort du lot, qui t’as bouleversé, qui est un véritable ovni, une pépite que tu veux faire découvrir à tout le monde. La seule condition ? Être passionné.e !

 

LE CHOIX DE FRANÇOIS BETREMIEUX – Chargé de relations libraires aux éditions Le Tripode : Lipstick traces, Greil Marcus

 

1. Fais nous un court synopsis du livre

Ce livre est un cauchemar à résumer, c’est aussi pour cela qu’il est fascinant. Mais je me lance : il est écrit sur la couverture que c’est l’histoire secrète du XXe siècle. Mais c’est une histoire de rébellions. Il faudrait imaginer les Sex Pistols, Guy Debord, les dadaïstes, Saint-Just et les moines gnostiques du Moyen Âge dans une même pièce en train d’imaginer comment bousculer la société de leur temps.

 

2. Qu’est-ce que ce livre a de si particulier ? Pourquoi le vois-tu comme un ovni ?

Greil Marcus a réussi un tour de force incroyable : montrer comment une idée révolutionnaire saute les années, les générations, pour se trouver sous d’autres motifs, mais avec la même force de contestation. Il nous prévient : entre Johnny Rotten, des Sex Pistols, qui crie « I am an antechrist » et les premiers dadas du cabaret Voltaire de Zurich, il n’y a aucune filiation directe. Les Sex Pistols ne revendiquent aucun héritage, pourtant les idées traversent le temps. Greil Marcus force à penser l’histoire, et l’histoire de la « contre-culture », s’il faudrait la nommer, non pas comme linéaire, mais comme circulaire. Comme une vis, qui tourne, tourne, pour s’enfoncer un peu plus durement dans le bois. La pointe de la vis étant les Sex Pistols et le bois la société anglaise des années 1970.

 

3. Si tu devais le qualifier en 3 mots ?

Vertigineux, stimulant, dangereux.

 

4. Quel est ton rapport à ce livre ?

Je crois que Lipstick Traces m’a ouvert les « portes de la perception ». Pendant près de 500 pages, je me suis dit : « Alors on peut faire ça avec la langue, l’histoire, les idées. » Greil Marcus allie narration, style, savoir encyclopédique avec l’énergie de 3 min de punk.

Ensuite, grâce à ce livre, j’ai découvert ou redécouvert, tant de personnages, de mouvements, de charges et de contre-charges. Mon cerveau était une émeute ! Je pense à Michel Mourre, cet incroyable bonhomme de vingt-deux ans qui prend Notre-Dame d’assaut un jour de Pâques avec trois copains. Il se déguise en moine et monte en chair pour clamer : « En vérité je vous le dis, Dieu est mort / Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières…. » C’était dans la France des années 1950, celle de René Coty et de l’Algérie française. Son geste était révolutionnaire. Il a osé ce que les surréalistes n’ont pas fait. Et ce n’est qu’un épisode de sa vie, qui mériterait un roman.

Un autre « personnage », historique et littéraire devenu mythique : Isidore Isou, l’un des fers de lance du mouvement lettriste. C’était selon les avis un génie, un dingue, un séducteur, une « canaille » avec le look d’Elvis Presley, qui attaquait Tzara, Gide… Mais c’est celui qui écrivait : « Nous appelons Jeune, quel que soit son âge, tout individu qui ne coïncide pas encore avec sa fonction, qui s’agite et lutte pour arriver à une autre situation et à un autre genre de travail dans le circuit économique, car il méprise et hait le rôle que lui offre le marché existant. (…) La maladie de la jeunesse est économique et non biologique. Tant que la jeunesse souffrira en esclavage ou sera hiérarchiquement exploitée, elle se jettera dans toutes les folies belliqueuses et toutes les barbaries qui lui permettent au moins de se sauver de son “inexistence”. » Comment ne pas penser à des situations actuelles en France ? Deux exemples pour ne pas parler des dadas ou des situationnistes autour de Guy Debord.

Ce que j’aime dans ce livre, c’est aussi le récit du Paris des années 1950. Un Paris qui grouille d’avant-gardes ou de personnes se croyant comme telles, qui grouille d’ados livrés à eux-mêmes. On a l’impression d’être devant un terrain vague où tout semble possible. C’est Sartre, Camus, les caves de Saint-Germain, les bars miteux où fumer une clope. Ça a quelque chose de romantique.

Je pourrais continuer, mais je terminerai sur ceci : l’appareil critique est immense, et je me replonge régulièrement dans la bibliographie, l’index, les sources, rien que pour avoir le vertige de toutes ces portes qui pourraient être ouvertes, de toutes ces pistes à approfondir. Ce livre est devenu un de mes totems. Je sais que j’ai avec moi une force incroyable contenue dans ce livre. Et quand je l’oublie, je retourne à Lipstick Traces, reprend un shoot et y retourne.

 

5. Comment l’as-tu découvert ?

J’en avais déjà entendu parler, m’intéressant à des livres sur le rock, l’histoire de la musique et des idées. Mais je l’ai réellement découvert lors de l’édition anniversaire, revue et augmentée republiée par les éditions Allia. Je le voyais en librairie et, c’est très bête à avouer, mais il y avait quelque chose de magnétique : la couverture avec la photo de cette femme atemporelle, ce bandeau avec un punk, un mec fumant sa clope au bar et un « homme-fusée », cette quatrième avec une litanie de noms et des messages entremêlés tels que « Ne travaillez jamais ». Et quand on ouvre le livre : foisonnement d’images, de notes, d’informations drôles et pertinentes en paratexte… Sans même avoir lu une ligne de Greil Marcus, je savais que je voulais ce livre, pour le travail éditorial.

 

6. À quel genre de lecteur le conseillerais-tu ?

Ce livre semble rébarbatif, fastidieux et long à lire. On peut avoir l’impression qu’il ne s’agit que de name dropping. C’est faux. Pour le lire, il suffit d’être curieux, d’avoir envie d’être dans une culture des marges, d’accepter le « retournement de cerveau » et d’avoir confiance en l’auteur quand il nous mène en Allemagne au Moyen Âge, alors qu’on parlait de punk anglais quelques pages avant. Je pense que c’est un livre qui pourrait plaire à ceux qui ont aimé Jérôme de Jean-Pierre Martinet (Finitude), Frederic Exley (Monsieur Toussaint Louverture), Ringolevio d’Emmett Grogan (L’Échappée) ou Albertine Sarrazin et Denis Belloc republiés aux éditions du Chemin de fer. Mais aussi les fans de Céline, Kerouac etc. Si le lecteur a envie de revoir sa culture « classique », de défricher ce qu’il pense connaître, alors c’est le livre parfait. Ce n’est pas un livre « facile », non, mais c’est une telle chevauchée, un tel pied !

 

 

Lipstick traces, Greil Marcus, éditions Allia (1998), 30€ (existe en poche)

 

 

Un grand merci à François pour la présentation de ce livre. Lipstick traces me semble être une encyclopédie unique en son genre, exactement le genre d’ouvrage que je souhaite découvrir à travers cette catégorie Livre ovni !

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